La Nouvelle prend de l’épaisseur

Écrit par Olivier Rigaud. Publié dans CULTURE

Le récit court a son port d’attache à Saint-Jean-de-Braye où l’association Tu connais la Nouvelle ? n’a de cesse de libérer ses amarres et de diffuser cet art littéraire à travers le département.

La chargée de mission Aline Baudu explique qu’ils abordent « l’écriture et la lecture par différents biais : à l’école, en prison, dans les centres sociaux... »

Les comités de lectures reçoivent et lisent mille nouvelles dans l’année, des textes amateurs rédigés à l’occasion du Prix Bocacce qui se conclut par une grande fête de la Nouvelle à Chamerolles.

 

Avec aussi les Bars à texte, la Journée et la Nuit de la nouvelle, l’ensemble de ces actions permet de « toucher divers publics et de les faire se croiser : un collégien peut entrer dans la littérature par un concours (sélection 2018 à découvrir sur le site), puis participer aux bars à textes » où il écoutera d’autres textes amateurs, écrits et joués par d’autres jeunes...

« Au moins un quart de participants ont moins de vingt ans, les jeunes écrivent », témoigne Aline Baudu. « On pourrait avoir l’impression qu’ils lisent moins. Mais il y a les succès des séries fantastiques initiées par Harry Potter, on les voit avec des sacrés pavés en mains ! » Ça change de l’image des adolescents obnubilés par leurs mobiles ! « Le support peut changer, mais écrire et lire demeure fondamental. Quand les jeunes travaillent sur ordinateur ou lisent sur tablette, ça reste un geste d’écriture et de lecture. »


 

Stylo ou stylet ?

La chargée de mission se souvient d’un exercice mené avec des jeunes lycéens de Gaudier-Brzeska : « Ils ont tous sorti leur portable pour prendre ou même enregistrer des notes sur le paysage et la ville. Pour eux, c’est leur carnet. On a des outils qui s’ajoutent au crayon et à la feuille de papier. Mais le geste est le même. » « C’est comme le vinyle, estime Gérard Audax, metteur en scène et directeur de la compagnie Clin d’œil. Parce que ça craque, c’est artisanal. C’est pas l’un contre l’autre, ni l’un qui fait mourir l’autre. »

Ici, l’art de la nouvelle est bien en vie ! « Pour  arriver à l’écrit, reprend Gérard Audax, on passe par l’oralité. Quand on rencontre l’auteur, quand on joue avec les mots, ça donne une identité plus ludique à la littérature. Au dernier bar à texte, la majorité des gens n’avait pas lu Valérie Gobi. Là, on remplit notre fonction. Elle est moins connue que Djian, Penac, Morel ou Adam, mais les gens viennent l’écouter, dans une mise en plateau qui ne s’adresse pas à des spécialistes de l’auteur. »

 

L’environnement désacralise l’auteur. Dans une salle équipée d’un comptoir, comme dans un bar chaleureux décoré d’œuvres d’art, dans un espace vivant, l’écrivain se rapproche du public, le public se rêve puis devient auteur à son tour grâce aux ateliers proposés toute l’année. « Dans mouvement d’éducation populaire, les trois termes nous conviennent, ajoute le metteur en scène. Éduquer n’est pas obligatoirement un gros mot. » Jacques Prévert disait : « Ce que je fais, ce n’est pas de la réalité, c’est du réalisme poétique ».


 

Littérature pour tous

L’ancien centre social est devenu socioculturel, puis culturel, avec toute l’importance sociale que cela implique. « L’idée, en cette fin des années 1980, rappelle le directeur de Clin d’œil, c’était d’installer ici la compagnie, avec le pari d’ouvrir une école de théâtre. Une vision politique culturelle rare ! On a commencé avec huit élèves, il y en a aujourd’hui plus de 130. On jouait des nouvelles mais c’était un public très " littéroman " comme disait Léo Ferré. »

Dans le but d’élargir l’audience, un travail a été développé auprès des collèges « et la DRAC nous a conseillé de séparer les deux activités théâtre et nouvelle ». Vingt ans plus tard, des pôles de nouvelles existent à travers la région, un concours, des prix, des rencontres d’auteurs mobilisent un vaste public et accouchent de belles surprises. Des enfants, des collégiens, des lycéens participent, partagent leurs révoltes ou confient parfois des expériences intimes « qui doivent sortir ».

« Ce ne sont pas des nouvelles selfies, assure Gérard Audax. Effectivement, ils parlent d’eux mais pour dire comment ils voient la société, la gravité des choses... Ça rejoint notre militantisme. On dit aux gens lisez et venez rencontrer les auteurs, si c’est pour épiloguer sur votre nombril, restez chez vous. » « Bien sûr que l’on part de soi, abonde Aline Baudu, d’une rupture par exemple, mais c’est universel, c’est ce qu’on essaie de travailler avec le regard d’un auteur : comment l’expérience individuelle peut être considérée comme une expérience collective et universelle ? »


 

De l’individu au collectif

Des ateliers organisés autour du thème de l’habitat ont livré « une expérience extraordinaire, sourit-elle, avec, d’un côté, des gens qui parlaient mal français, et d’autres qui le maîtrisaient mieux. On a eu des textes qui n’auraient jamais pu exister séparément, qui sont le fruit de la rencontre et ont permis de découvrir des points communs et des différences loin des clichés. On a fait une restitution de lecture, des gens sont venus au théâtre pour la première fois. »

Pour le metteur en scène, « ce sont nos aventures individuelles qui rejoignent l’histoire collective. Le prochain invité, Patrick Chamoiseau, a écrit un livre formidable sur la mort de sa mère. Tous ceux qui ont eu une maman sont concernés, mais ce n’est pas sur la mort de sa mère, c’est sur le fait qu’il nous faut s’habituer à l’absence de la mère. C’est la fonction de la littérature qui ne peut pas être remplacée. »

« Vouloir le dire et pouvoir l’écrire, ça reste. Nous, ont fait un boulot d’artisan, un travail viral. On essaie de transmettre le virus de la littérature contemporaine aux gens. Ce rapport au livre... on a un lien cardiaque avec Gutenberg ! Parfois, on l’écorne, parfois, on le stabilote, on met des croix sur des phrases qui nous ont marqué... » Comme celle du poète Eugène Guillevic : « Écrire court pour en dire long ». Alors, place à la Nouvelle !


 

Le programme

Quel est le point commun entre Pierre Mikaïloff, écrivain rock, Patrick Chamoiseau, écrivain sans frontière et Chris Simon, auteure à série 2.0 ? Chacun et chacune transcende les genres, s'affranchit des stéréotypes et fait l’actualité de Tu connais la Nouvelle ? en mars.

 

Jeudi 22 mars, à 18 heures, « L’art de la biographie », rencontre avec Pierre Mikaïloff à la médiathèque Équinoxe de Châteauroux : L'art de la biographie ou quand la réalité dépasse la fiction... La biographie est un genre littéraire à part entière, même si, sur les tables des librairies, le pire côtoie le meilleur : la bio du vainqueur d’un télé-crochet sera plus vite périmée qu’une somme sur Napoléon Bonaparte, sans parler de l’inflation éditoriale qui accompagne chaque décès de star… Quand il est pratiqué avec sérieux, le travail du biographe consiste à raconter le parcours d’un personnage hors du commun, de tenter de comprendre ses choix, ses doutes, de dépeindre le contexte dans lequel il a évolué, d’évaluer son œuvre… Toutes choses qui réclament du temps et du recul. Rencontre suivie d'un atelier d'écriture à la Librairie Arcanes, dans le cadre du pôle de Nouvelles de Châteauroux.
À partir du jeudi 29 mars, six séances de 14 heures à 16h15, « Écrire le réel », atelier d’écriture avec Chris Simon au théâtre Clin d’œil (60 €) : Comment rendre dans l’écriture ce qui est vrai, réel ? Comment le réel nourrit la fiction ? Chris Simon est l’auteure de nombreuses nouvelles. Elle a également écrit plusieurs séries littéraires dont « Lacan et la boîte de mouchoirs », un feuilleton psy, et « Brooklyn Paradis ». Elle vient de sortir son premier roman « Memorial Tour ».

Samedi 7 avril, à 20h30, Bar à textes, avec Patrick Chamoiseau, au Théâtre Clin d'œil (6 € ; réserver au 02 38 21 93 23 ; Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.) : lecture par Aurélie Audax. Patrick Chamoiseau publie son premier roman en 1986. Il obtient la consécration en 1992 avec « Texaco »,  Prix Goncourt 1992, une œuvre vaste présentant la vie de Martiniquais sur trois générations. Son œuvre dépeint les traits de la culture populaire martiniquaise, celle des petites gens et de leurs combats. Il dénonce notamment l’acculturation du peuple martiniquais, largement due à la départementalisation. Patrick Chamoiseau vient de publier un ouvrage passionné, « Frères migrants » (Seuil, mai 2017), véritable manifeste poétique pour tous ceux qui sont refoulés aux frontières ou qui errent de centres de rétention en bidonvilles. Avec la librairie « Les Temps Modernes », et en partenariat avec Les voix d'Orléans.